Notre Calendrier

> Retour <

Maurice JUSSELIN

Archiviste départemental d’Eure et Loir, président de la société archéologique d’Eure et Loir, Maurice JUSSELIN est le meilleur auteur qui soit lorsqu’il s’agit de retrouver et de commenter les textes anciens relatifs à la cathédrale. Deuxième partie d’un texte où il s’attarde au ‘fonds légendaire’ de la cathédrale de Chartres. Quels sont les véritables textes de référence ? Quelles en sont précisément les dates ? Que disent-ils exactement ?
"En 1432, Charles VII accorde des lettre de grâce à la ville de Chartres ; il rappelle que son église est la plus ancienne du royaume de France, qu’elle a été fondée par la prophétie en l’honneur de la Vierge avant l’incarnation du Christ, et que la Vierge a été honorée dans cette église de son vivant. Le Roi ne s’écarte pas de la Tradition telle que la rapporte la Vieille Chronique et c’est elle aussi qui a inspiré le rédacteur d’un mémoire à l’adresse du Pape, écrit à la même époque, et ayant pour objet la défense des droits et libertés de l’église de Chartres.
En 1475, un arrêt au Parlement de Paris énumérant les preuves fournies par les parties adverses : l’Évêque et le Chapitre déclarent que l’église de Chartres est "tenue, dicte et repputée la plus ancienne de chrestienté, fondée en l’honneur de la Vierge Marie et avant l’Incarnation de Nostre Seigneur Jhesucrist. … Fondée auparavant l’Incarnacion et en l’honneur de la Vierge à venir, ainsi que portaient et portent tout les histoires et anciennes cronisques de la dicte église, comme autrement".
Enfin des bulles du pape Léon X, du 1er janvier 1517, concédant des indulgences aux fidèles qui feraient des dons utiles à l’achèvement de la clôture du chœur commencé par Jean de Beauce, ont encore pour source le récit de la Vieille Chronique. On y lit que la Vierge Marie devant enfanter a été vénérée en l'église de Chartres avant la naissance du Christ par les habitants du pays chartrain et leur comte. Ce texte de 1517 a une valeur considérable parce qu’il nous permet de mieux fixer la date à laquelle les Traditions de l’église de Chartres ont subi la plus grave atteinte qu’il était possible de leur porter.
 
Le manuscrit 1027 de la bibliothèque de Chartres, sur lequel est copié la Vieille Chronique porte en effet, au folio 71 verso, une addition d’une écriture du XVI° siècle qui affecte, par sa forme anguleuse, des apparences plus anciennes. Cette interpolation placée en face du passage du texte Chronique où il est question des Traditions de l’église de Chartres, de sa fondation avant la naissance du Christ et de la vénération de la statue sculptée par ordre du comte du pays chartrain, a la prétention de donner et de faire admettre une interprétation absolument nouvelle de la Tradition. On y lit que les Druides, instruits des prédictions d’Isaïe, firent sculpter une statue de la Virgo paritura et envoyèrent même des députés à Jérusalem pour savoir si la Vierge prophétisée par Isaïe était née. Toutes ces affirmations furent malheureusement adoptées et vulgarisées. Nous les retrouvons dans le Petit Traicté composé par Estienne Prévost, Official de Chartres, touchant la fondation et érection de l’Eglise Nostre-Dame et cité de Chartres, imprimé en 1558 et dans la Parthénie de Rouillard, imprimée en 1609. Or, les Druides furent ignorés du moyen âge et ne florissaient pas à Chartres ; ils n’ont donc rien à faire dans la tradition chartraine fondée sur des souvenirs de l’époque gallo-romaine. Ces idées nouvelles furent inspirées par la lecture des premières éditions des Commentaires de César, lequel, au livre VI, chapitre IV, de cet ouvrage, parle des Druides. En plaçant la fondation de l’église non plus du vivant, mais avant la naissance de la Vierge, Vieille Chronique avait préparé cette erreur. On voit quelles sont pour une tradition les conséquences des interprétations successives qu’elle subit.
 
 
  La chancellerie royale, qui en toutes circonstances rendait hommage aux mérites et à l’antiquité de l’église de Chartres, n’adopta pas aussi vite cette légende des Druides qui avait pris naissance dans le second quart du XVI° siècle. Dans les lettres de l’année 1579, le roi Henri III rappelle seulement que l’église a été fondée en l’honneur de la Vierge Marie, même avant la naissance du Christ, et, sans citer les Druides, Louis XIII fait écrire au mois janvier 1638 : "L’ancienneté, la dévotion et le service de l’église cathédrale de Notre-Dame de Chartres l’ont rendue sainte et vénérable à tous les Chrétiens, car elle est née dans les prophéties de l’enfantement de la Vierge et des mistères de nostre Rédemption plusieurs siècles avant la naissance du Rédempteur".
Après le XVII° siècle la critique est intervenue, et comme on n’avait pas encore les moyens de suivre le développement de la Tradition et de retrouver les sources historiques de ses allégations, on a discuté beaucoup, sans résultat, à cause d’elle, tantôt lui refusant toute valeur, tantôt la compromettant gravement en exagérant, dans l’intention de la perpétuer, les déformations qu’elle avait subies au cours des temps, particulièrement la légende des Druides.
 
Aujourd’hui, soixante siècles d’histoire solidement établie nous ont offert des visions larges sur le développement de l’humanité, nous sentons à chaque instant qu’il n’est plus possible de tout ramener au terme de notre génération, et qu’un millénaire n’apporte que d’insensibles changements à ce fond éternel d’où émanent la vie intérieure de l’homme et les grandes pensées directrices. Aussi notre clairvoyance, secondée par de patientes recherches, nous conduit-elle, sans nous égarer, dans la vie des temps, pour retrouver des vérités qui peu à peu se présentent à nous entières, revêtues d’une émouvante simplicité. Les Traditions de l’église de Chartres, deux fois millénaires, renferment en elles quelques-unes de ces vérités antérieures à l’histoire écrite, et qu’il n’est pas possible de négliger sans diminuer notre passé.
 


Cathédrale de Chartres 2017 - Tous droits réservés - Crédits - Visiter la Cathédrale de Chartres - Photos Cathédrale de Chartres - Vitraux Chartres