Chaïm Soutine - depuis le parvis / Collection privée (1933)

Chaïm Soutine - depuis le parvis / Collection privée (1933)
 
Nous pouvons accompagner ces deux tableaux d’un document étonnant : une lettre de Henry Miller, confisquée par la police française d’occupation, à l’occasion d’une enquête conduite sur Soutine - qui était de confession israélite :
Jeudi 10 décembre 1942 - 16 heures 30 à Monsieur le Commissaire Burle
Enquête sur la personne de Soutine Chaïm, artiste-peintre, domicilié au 18, rue Villa Seurat, Paris XIVème.
(…) Au cours de nos investigations, nous avons (…) pu saisir dans l'appartement occupé par Monsieur Trentin Désiré, 48 ans, né à Rueil-Malmaison, graveur de profession, quelques documents, en l'occurrence des lettres ainsi qu'une pile de feuillets tapés à la machine, qui lui ont été laissés à garder par un ancien locataire du dernier étage. Nous avons prélevé deux de ces lettres, qui mentionnent à plusieurs reprises le nom de la personne recherchée (…). L'une des lettres étant écrite en anglais, nous joignons à la présente une traduction de celle-ci, établie par Monsieur Guérin, expert auprès des tribunaux (facture ci-jointe à viser). Signé René Solarcable, inspecteur Signé P. Delmor, inspecteur.

"18, Villa Seurat   Paris (XIVe)   Avril 39   Cher Delteil,
Voilà, c'est la fin du long séjour au paradis de France. J'attends ce soir le fameux discours d'Hitler. Le monde entier est assis sur son cul et s'attend à des merveilles. Mais ma décision est prise et je serai bientôt en route pour New-York, ou peut-être pour Istanbul ou Damas ou la Grèce - Durrell, dans sa dernière lettre m'y invite.
Le mois dernier, un vieil ami vint passer la soirée chez moi. Il se mit à parler de l'après-guerre, l'époque bohème, de nos copains Blaise Cendrars, Max Jacob, Kisling, Gris, Braque, Picasso, Soutine.
Comme Soutine est mon voisin, nous poursuivîmes la conversation à son sujet. Je me souvins avoir rencontré Soutine en 1931 - Il y avait ce type Louis Atlas, un homme d'affaires New-yorkais s'occupant de fourrures, qui m'avait engagé comme "nègre" [ghostwriter, n.d.t.] pour une série d'articles sur les Juifs célèbres de Paris. Il me payait vingt-cinq francs l'article qui paraissait sous son nom dans des magazines juifs New-yorkais. J'écrivis quelque chose sur Fred Kann et quatre ou cinq autres, dont Soutine. Nous avions beaucoup d'amis communs - Zadkine, Michonze, Benatov - et finalement, j'ai pu faire sa connaissance dans un café. Je l'interrogeai pour mon article, ses amis me répondaient à sa place, parce que lui, ne prononça pas un mot de toute l'entrevue, perdu dans ses pensées et la fumée de sa cigarette. (…)
Anaïs m'a emmené une fois chez les Castaing, près de Chartres, que son mari Hugo connaît bien. Madeleine Castaing m'a un peu fait l'impression d'être pour Soutine ce qu'Anaïs représente pour moi. À Lèves, dans leur petit palais, j'ai vu deux toiles de Soutine qui, croyez-moi, se retrouveront avant longtemps dans un musée : ce sont deux représentations de la cathédrale de Chartres.
L'une est pleine de vie et se tord dans le ciel. Elle est peinte, vue d'une certaine hauteur, ce qui la rend trapue, bonhomme, un peu église de village. Quatre bonnes sœurs jouent comme des enfants dans une kermesse de faubourg. Oui, décidément c'est une église de village !
Quant à l'autre, fière, hautaine, c'est bien la cathédrale de Chartres, celle qu'on voit sur les cartes postales. Éclairée par derrière, dans un ciel menaçant, elle semble cracher le sang que l'église a versé et qui envahit et coule dans le bas du tableau
".