Quand il franchit les portes de Notre-Dame, le visiteur est saisi par la longueur du vaisseau : plus de 100 m jusqu'au maître-autel, situé au fond du chœur.
C'est oublier que lorsque l'édifice a été construit, un 'paravent', haut de plus de cinq mètres, barrait l'entrée du chœur. Ainsi que le fait encore l'iconostase dans la liturgie des Églises orthodoxes, le jubé enfermait précieusement l'essentiel de la messe, dont on voulait souligner les aspects mystérieux. Son nom même provient de l'une des rares paroles qui était prononcée - en latin - à l'adresse de tous les assistants, depuis la plate forme qui le couvrait : "Ordonne, seigneur, de bénir"...
Le jubé de Chartres (v. 1230-1240) n'était donc pas une exception, mais il était probablement l'un des plus beaux…
 
Le concile de Trente, au XVI° siècle, ordonna de rendre les célébrations accessibles à tous les participants - pour que dans le faste puisse s'exprimer la gloire de Dieu et que celle-ci porte à une véritable émotion. C'est l'époque ou naît l'adoration eucharistique : il faut voir tous les gestes du culte, notamment au moment de la consécration de l'hostie et du vin. Le jubé, d'un coup, devient tout à fait contraire à l'ère du temps.
À Chartres, comme dans la majorité des sièges épiscopaux (Bourges, Amiens...), il faut attendre le milieu du XVIII° siècle pour qu'on se décide de l'abattre, à l'occasion d'un réaménagement total du sanctuaire - au goût du jour. En avril 1763, l'évêque approuve le projet de démolition proposé par les chanoines, qui soulignent au surplus les risques d'un effondrement : le jubé finit par donner des signes de fragilité. Il est remplacé (1767-1769) par une importante grille de fer et cuivre avec dorures, encadrée par deux massifs sculptés (tous éléments récemment installés au rez-de-chaussée de la tour sud).
 
Que deviennent les débris du jubé ?
Dans un premier temps, il est probable que les chartrains ont pu à loisir se servir dans les décombres et palier ainsi aux réparations de leurs habitations.
Puis les maîtres d'œuvre, en accord avec les anciennes dispositions du droit canon qui assignent aux vestiges d'un édifice religieux l'obligation d'être employés in situ - en terre consacrée - se servent des bas reliefs pour les réparations du pavement, face contre terre : à la croisée du transept, puis à proximité des grilles latérales du chœur. Solution choquante mais qui préserve l'avenir.
En 1836, suite à l'incendie des combles, des blocs de plomb fondu ayant chuté sur le dallage et nécessité l'intervention des maçons, un avocat chartrain, Doublet de Boisthibaut, signale aux autorités la découverte de plusieurs sculptures.
En 1848-49, l'architecte Lassus entreprend des fouilles systématiques, qui se révèlent rapidement fructueuses. Très vite, il apparait que des fragments ont encore leur polychromie d'origine.
Les sculptures les plus remarquables sont présentées dans la crypte, puis dans la chapelle St Piat, entre 1969 et 1993. Si quelques pièces sont propriétés du Metropolitan Museum, du Musée du Louvre ou de collectionneurs privés, 95% des éléments connus sont présents à Chartres, actuellement invisibles du public, en attendant d'être installés à la salle capitulaire, avec une mise en valeur qui empruntera aux muséographies les plus innovantes. Le projet de réaménagement du trésor (1er étage de la chapelle St Piat) ainsi que du lapidaire (rez-de-chaussée), rendu par l'architecte P. Calvel et approuvé par la Direction Régionale des Affaires Culturelles, manque encore de la totalité du financement.
 
Que donne l'inventaire des fragments existants ?
On y retrouve - notamment - deux grands quadrilobes ornés, l'un avec les figurations des évangélistes, l'autre avec des animaux terrestres, et sept grands reliefs de l'enfance du Christ : Annonciation, Nativité, Annonce aux bergers, Mages et Hérode, Adoration des mages, Réveil des mages, Présentation au temple.
Tout est là : des artistes notoirement inspirés, des mises en scène riches de symboles, des pages qui sont parmi les plus belles de l'Évangile, un talent évident dans le rendu des gestes et l'expression des visages, une qualité d'exécution et un sens des détails qui défie l'entendement, un état de conservation enfin qui a peu d'équivalent - puisque ces sculptures n'ont évidemment pas subi les intempéries.
Les experts mettent les reliefs au rang des plus belles sculptures que nous ait léguées le Moyen-âge. On se souvient de grands universitaires anglo-saxons qui en approchaient avec une excitation d'enfant et des yeux écarquillés.
 
À quoi ressemblait le jubé ?
On peut le déduire tout à la fois de plusieurs gravures datées du XVII°/XVIII° siècle et des découvertes 'archéologiques' effectuées au XIX° siècle. C'était une galerie couverte, voutée d'ogives et reposant sur des colonnes d'une extrême finesse.
Du côté chœur, se trouvaient deux escaliers permettant l'accès à la plate-forme.
Du côté nef, le jubé avait l'aspect d'un cloître, avec sept arcades - chacune d'elle composée d'une double ouverture, d'une rose et surmontée d'un gâble.
Entre les gâbles, au niveau du parapet, prenaient place les reliefs de l'enfance du Christ : c'est dire que la méditation sur la venue du Christ dans l'histoire des hommes était - vraiment - au centre de la cathédrale.
 
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