Le portail royal de Chartres (1142-1150) qui annonce l’ère du gothique, représente une charnière dans l’évolution de la sculpture médiévale.
 
Les premières études datent de la fin du XIX° siècle. D’une part, les créateurs faisaient part de leurs tentatives variées pour comprendre l’essence de cet art - Auguste Rodin au premier rang d’entre eux. D’autre part les historiens d’art - pour qui rien ne saurait être spontané - multipliaient déjà les comparaisons, cherchant à expliquer d’où provenait le 'miracle' chartrain.
 
Ces efforts se sont poursuivis dans trois directions.
 
En amont, on a voulu retrouver quels ateliers romans pouvaient avoir réalisé - ou suggéré - le portail royal, en invoquant tour à tour les porches de Provence (Saint Gilles du Gard, Arles) puis le Languedoc (Toulouse, Moissac), avant de mettre l’accent sur les grands ensembles de Bourgogne (Autun, Vézelay). L’origine de la production et la formation des sculpteurs continue de faire l’objet de débats passionnés. L’influence du Nivernais/Bourgogne où celle des franges septentrionales du Languedoc ont encore quelques tenants. Plus personne ne soutient au contraire que la Provence ait pu jouer un rôle quelconque. Les recherches actuelles ont revalorisé le bouillonnement créatif de l’Ile-de-France, qui a pu à lui seul faire une synthèse des meilleurs courants extérieurs et aboutir à la création d’un style. Sans doute faut-il donner droit au contexte parisien, qu’on connait aujourd’hui par les dépôts lapidaires (Saint Martin des Champs, Sainte Geneviève, Saint Germain des prés / Louvre, Cluny).
 
À quelques années près, les portails de Saint-Denis, Chartres et Paris sont contemporains. Il est évident que le portail occidental de Saint Denis est le plus ancien (v.1130-1140), l’abbé Suger ayant joué - ainsi qu’il l’a fait dans les domaines de l’architecture et du vitrail - un rôle déterminant dans l’avènement d’un nouveau style. On a fait la part récemment des éléments authentiques, plus nombreux que l’on croyait et des restaurations catastrophiques de l’architecte Debret (1839-1840), qui concernent les trois baies du portail. Enfin, plusieurs éléments ont été identifiés dans des collections publiques, provenant notamment des statues colonnes abattues en 1771.
Les sculptures de Saint Denis sont plus contrastées qu’on ne l’a prétendu. Les piédroits ainsi que le vocabulaire ornemental s’inscrivent dans la tradition romane tandis que les statues colonnes placées dans les ébrasements représentent une innovation essentielle, établissant un lien étroit entre ascendance des lignes architecturales et intégration du programme iconographique. À ce titre, on a raison de dire que la façade représente un tournant, ouvrant la voie aux portails gothiques - dont Chartres.
Le portail Saint Anne, à Notre-Dame de Paris (façade principale, côté sud) a fait l’objet de toutes les attentions lors de son nettoyage à la fin des années 60. Il est plus ancien (v.1145-1155) qu’on ne l’avait longtemps pensé. Conçu pour un édifice antérieur à la cathédrale actuelle, il est entièrement démonté, retaillé et augmenté de nombreux éléments (linteau inférieur, voussures) pour s’intégrer à la nouvelle façade, entreprise vers 1210. On ne peut envisager ce portail séparément de Chartres, dont il comporte les caractéristiques. Le corps humain commence à gagner en relief, avec des parties traitées en volumes indépendants.
 
En aval, les portails de Saint-Denis et Chartres ont défini un modèle, largement imité dans la moitié nord de la France. Sans doute le portail méridional de la collégiale d’Étampes est-il réalisé par les mêmes équipes de sculpteurs qui ont œuvré à Chartres (baie de gauche - ébrasement gauche). Quant au portail du Mans, il doit être quasi-contemporain.
 
Au cours des années 1150-1170, le portail à statues colonnes se diffuse rapidement, avec une variété de 'tons' qui témoignent de l’extrême vitalité du style francilien, dans une région qui connait d’importantes mutations socio-économiques.
Dans certains cas, les statues se définissent tant par rapport à Chartres qu’on peut parler de véritables copies, notamment dans les frontières de l’Ile-de-France : Saint Loup de Naud (v. 1160), transept de Saint-Denis (v. 1170), Notre-Dame de Corbeil (v. 1180), Mantes (v.1180).
Cette référence inévitable n’empêche pas les évolutions ultérieures, qui procèdent selon des glissements d'une rare subtilité. Peu à peu, les personnages s’extraient de la colonne, gagnant en sens des volumes ce qu’ils perdent en qualité graphique. Les statues apparaissent plus individualisées, expressives - et donc réalistes.
 
Si l’on s’intéresse à un deuxième cercle à partir de Paris, il est évident que les choix figuratifs se ressentent à la fois du modèle chartrain et de la proximité d’écoles spécifiques appartenant à l’art roman finissant. Les deux meilleurs exemples se trouvent au portail de la cathédrale d’Angers (1155-1160), ainsi qu’aux deux portails latéraux de la cathédrale de Bourges (1160-1165), chacun d’eux laissant transparaitre des décors empruntés au contexte régional.
L’archétype de la statue colonne, exagérément droite, se retrouve jusqu’en Espagne, à Sanguesa (1160-1165) tandis que plusieurs mouvements aboutissent indépendamment à des statues aux volumes prononcés et aux drapés assouplis, par exemple à Saint-Jacques de Compostelle (1168-1188).